Journal intime d’un système nerveux saturé (pourquoi je stresse?)

Sur le papier, une journée classique dans ta vie n’a rien d’extraordinaire. Le réveil, les enfants à préparer, le trajet vers le bureau, les réunions, mails, le tunnel du soir… Rien d’original. Rien de dramatique.

Et pourtant, cette journée en apparence banale a sollicité ton organisme – ton système nerveux notamment – un grand nombre de fois.

Dans cet article, je te propose un exercice simple: suivre la journée banale d’un parent, heure par heure, pour observer ce qui se passe vraiment dans le corps pour simplement traverser ce jour comme les autres.

Family resting in a park, Luis Graner i Arrufi (spanish, 1863 – 1929)

Pendant la rédaction de cet article, j’ai notamment écouté:


6h15: Le réveil du système nerveux sympathique

Le réveil sonne. C’est le top départ pour le rush du matin.

Douche, maquillage, coiffure, tu es rôdé.e et tout s’enchaine. Physiquement, tu es en mode pilote automatique. Tu passes mentalement en revue la journée qui t’attend: « Il faut que je pense à rappeler le dentiste. Et que je réponde au mail pour la réservation des vacances. Oh et je dois aussi penser à parler à ma cheffe du problème sur le dossier Bidule… »

Tu avales en vitesse un café, adossé.e au comptoir de la cuisine, avant de préparer le pique-nique pour la sortie scolaire du plus petit.

Pendant ce temps…

Ce que tu ne vois pas, c’est que ton corps a commencé sa propre routine avant même que tu ouvres les yeux.

Le cortisol, cette hormone « coup de fouet », augmente naturellement dans les 30 à 45 minutes qui suivent ton lever. C’est ce qu’on appelle « la réponse cortisolique au réveil ». Elle sert à te donner l’énergie nécessaire pour démarrer la journée.

Le petit café, en apparence anodin, ajoute sa propre dose de stimulation. Et le fait de penser à tout ce que tu vas devoir faire aujourd’hui, même sans stress apparent, met doucement en route ton système nerveux sympathique, celui qui prépare le corps à l’action.

6h45-7h15: Attention soutenue et sollicitation du système nerveux

Qui dit plusieurs enfants, dit plusieurs problèmes… et plusieurs sollicitations en même temps.

Réveil des enfants, gérer les vêtements, les chaussures introuvables, le petit déjeuner. Et puis c’est le départ… enfin presque: au moment de sortir, le petit a envie de faire pipi. Tu patientes, les yeux rivés sur l’heure… Tu vas finir par être en retard… Bon, le petit s’est rhabillé un peu de travers mais on n’a pas le temps alors tant pis.

Tu entasses tout le monde dans la voiture, tu t’installes au volant et c’est parti ! A mi-chemin, numéro 1 a un hoquet de surprise: « J’ai oublié mon cahier de liaison à la maison… ». Tu sens la moutarde te monter au nez, mais tu souffles un bon coup: on n’a pas le temps de faire demi tour alors il faudra faire avec pour aujourd’hui.

Arrivé.e devant l’école, c’est une galère sans nom pour trouver une place (comme d’habitude). Tu te gares un peu à cheval sur le trottoir, une place qui n’en est pas une, et puis c’est le sprint jusqu’au portail. A peine le temps de rappeler à numéro 2 que l’autorisation pour la sortie de la semaine prochaine est dans sa pochette rouge et de dire à la maitresse que le cahier de liaison du plus grand est resté à la maison que tu sprintes en sens inverse, direction le bureau.

Pendant ce temps…

Pris séparément, aucun de ces événements n’est grave. Mais ensemble, ils forment une accumulation de sollicitations pour ton cerveau, qui se retrouve à gérer plusieurs flux en même temps.

Du coup, chaque petit imprévu, chaque petite sollicitation supplémentaire déclenche une micro-décharge de ton système nerveux sympathique (celui qui met ton corps en tension.

Ton corps ne fait pas vraiment la différence entre une vraie urgence et une succession de petites sollicitations. Pour lui, ça reste une alerte à traiter.

Et chacune de ces petites sollicitations, sur un organisme déjà très activé, est perçu comme une véritable agression par le système nerveux.

7h15-8h35: Les 4F entrent en scène

La route vers le bureau se résume en une file ininterrompue de voitures immobiles. L’heure tourne, et à ce rythme-là, la réunion de 8h30 aura déjà commencé quand tu arriveras.

Pendant 45 minutes, tu jongles entre queues de poisson à esquiver, travaux et détours à faire pour espérer arriver rapidement à destination. Mais c’est fait, tu es arrivé.e en un seul morceau.

A peine le temps de poser tes affaires et de passer aux toilettes, tu te rues vers la salle de réunion, qui a déjà commencé, c’était sûr de toute façon.

Pendant ce temps…

Ton amygdale, une petite structure du cerveau qui détecte les menaces, ne fait pas la différence entre un danger réel et un retard au bureau. Elle envoie le signal d’alerte et ton système nerveux se prépare à réagir. C’est ce qu’on appelle familièrement les 4F.

Dans le cas présent, il n’y a aucun danger physique dans un embouteillage ou dans le fait d’être en retard à une réunion. Mais ton corps se prépare quand même à courir ou à se défendre, pour un problème qui se résout uniquement… en restant assis dans les bouchons ou en présentant des excuses pour son retard.

9h55 : Le lien social apaise le système nerveux

Sortie de réunion, le moment idéal pour un petit café en salle de pause. Une collègue passe par là, vous prenez le temps de discuter de tout et de rien. Peut-être même que vous sortez fumer une cigarette ensemble devant le bâtiment.

Pendant ce temps…

Ce moment anodin en apparence compte beaucoup plus que tu ne le penses.

La voix de ta collègue, son regard, le ton léger de la conversation activent ce que le chercheur Stephen Porges appelle le système d’engagement social, une branche du nerf vague qui envoie un signal de sécurité à tout ton organisme. C’est une des façons les plus simples et les plus accessibles de faire redescendre une activation sympathique.

C’est pourquoi ces moments sont précieux dans la vie en entreprise; ce sont de vrais petits sas de décompression pour nos systèmes nerveux saturés en permanence.

10h05-12h10: Les interruptions qui épuisent le système nerveux

Retour au bureau. Les notifications « courrier entrant » s’accumulent, les collègues défilent pour dire bonjour, les demandes fusent de partout. Tu essaies d’avancer mais tu es interrompu.e toutes les 5 minutes.

Pendant ce temps…

Il y a une vieille légende urbaine qui dit qu’on est capable de faire plusieurs choses en même temps, notamment quand on est une femme. Je vais peut-être te décevoir… mais c’est faux. On peut avoir cette impression-là parce que certains cerveaux passent plus rapidement d’une tâche à l’autre. Mais en réalité, un cerveau humain ne peut se concentrer que sur une seule tâche à la fois.

Chaque interruption oblige ton cerveau à relâcher ce sur quoi il était concentré, puis à s’y remettre. Ce redémarrage a un coût, qu’on appelle parfois la charge allostatique, c’est à dire l’usure progressive que provoquent des sollicitations répétées, même modestes, quand elles s’enchaînent sans pause.

12h10-13h15: la pause déjeuner, un vrai outil de régulation

Il est temps de se mettre en quête de quelque chose à se mettre sous la dent. Il fait beau, pas trop chaud; tu décides de te rendre à la boulangerie à pied. Ce quart d’heure de marche te fait un bien fou. Tu sens le soleil sur ton visage, le temps semble même ralentir un peu.

Tu choisis de déjeuner dans le parc. Ce petit bout de verdure en ville, c’est vraiment chouette ! Une fois ton sandwich avalé, tu en profites pour te balader un peu.

Pendant ce temps…

Sans le savoir, simplement en choisissant de marcher plutôt que de prendre les transports, de déjeuner au grand air plutôt que devant ton ordinateur, tu viens d’activer ton système nerveux parasympathique (celui qui gère la digestion et le repos).

Ce petit temps de marche a vraiment un effet régulateur sur le système nerveux.

13h15-17h15: Le coup de barre de 15h

L’après-midi est généralement plus calme que la matinée. Moins d’interruptions, tu en profites pour te mettre sur des dossiers de fond, ceux qui demandent une vraie concentration.

Vers 15h, c’est le coup de barre. Direction la salle de pause, pour chercher une barre chocolatée et un nouveau café, histoire de relancer la machine.

Pendant ce temps…

Cette fatigue, ce coup de mou du milieu d’aprem, c’est en grosse partie la conséquence de la matinée passée en grande partie en mode sympathique (avec un système nerveux sur-sollicité).

Le corps réclame des stimulants (sucre, caféine…) pour tenir le coup. Mais ça ne remplace pas une vraie récupération.

17h15-19h15: Passer en mode co-régulation

Tu arrives à l’école pour récupérer les enfants au périscolaire. Le grand est surexcité, le petit fond en larmes dès qu’il t’aperçoit à la porte. Tu encaisses cette décharge émotionnelle comme tu peux, avec en prime une bonne dose de culpabilité.

Pendant ce temps…

Ce phénomène a un nom: la co-régulation. Le système nerveux d’un enfant n’est pas encore capable de s’autoréguler seul, il a besoin du système nerveux d’un adulte pour l’aider à redescendre. Concrètement, ton corps capte les signaux du sien, sa voix, sa tension, ses pleurs, presque malgré toi. Et jusqu’à un âge relativement avancé, ton enfant « empruntera » ton propre système nerveux pour réguler le sien.

Le problème, c’est que tes propres ressources sont déjà largement entamées à ce moment de la journée. Faire les courses avec deux enfants à bout de nerfs devient alors un vrai parcours du combattant, et les menaces ou les énervements ne sont pas le signe d’un manque de patience.

C’est un système nerveux qui tourne en surrégime depuis ton réveil.

19h15-21h15 : Mode survie enclenché

Douches, repas, devoirs, coucher… Le fameux tunnel du soir que tous les parents connaissent. Ton ou ta partenaire gère d’un côté pendant que tu gères de l’autre.

Tu jettes un plat surgelé dans le four, parce que tu n’as ni le temps, ni l’énergie de faire la cuisine. Nouvelle pointe de culpabilité mais tu te rassures en lisant sur l’étiquette que c’est nutriscore B.

Au moment du coucher, le grand choisit précisément cet instant pour te raconter l’intégralité de sa journée (alors qu’il est resté mutique tout le long du diner), pendant que le petit renverse une boîte entière de legos « pour construire une fusée ».

Pendant ce temps…

Je lis trop souvent que ce fameux tunnel est une série de pics de stress. Sauf que… non. C’est un stress continue de plusieurs heures, sans pouvoir faire une vraie pause. Ton système nerveux reste en état d’alerte soutenue, ce qu’on appelle parfois l’hypervigilance (devoir rester attentif.ve sur tous les fronts, sans pouvoir passer en mode parasympathique).

Etre à bout dans ces moments-là, c’est pas un aveu de faiblesse ou la preuve que tu es nul.le. C’est la conséquence logique d’une journée entière passée à activer le système sympathique (celui qui met le corps en alerte), avec très très peu d’occasions de le désactiver.

Il y a une métaphore que j’utilise souvent: le système nerveux, c’est comme un élastique. Si tu le tends en permanence, sans jamais le laisser se détendre, il craque.

21h15-23h00: L’illusion de la pause

Tu te poses enfin. Tu lances une obscure série sur Netflix que personne ne regardera vraiment puisque vous serez chacun de votre côté du canapé, perdu dans un scroll infini sur vos téléphones respectifs.

Pas glamour, certes… mais nécessaire pour se reposer un peu, non ?

Pendant ce temps…

En apparence, tu te reposes. Ton corps est immobile, tu es confortablement installé.e et tu ne fais rien de productif. Mais le problème du scroll, c’est qu’il maintient une stimulation continue: notifications, nouveauté permanente, sollicitation constante de l’attention…

Le scroll n’active pas spécialement le système nerveux parasympathique.

Il y a une différence entre être posé et être régulé. Ton corps peut sembler au repos alors que ton système nerveux, lui, reste en veille active.

23h00-6h15: Un système nerveux qui ne s’arrête jamais vraiment

Tu te couches épuisé.e, la tête pleine de tout ce qu’il reste à faire dans les jours à venir. Le sommeil t’emporte d’un coup. Puis, à 3h du matin, l’anxiété te réveille. Tu te rendors vers 5h, juste avant que le réveil ne sonne à nouveau.

Pendant ce temps…

Ce réveil nocturne n’a rien d’un hasard. Le cortisol suit normalement un rythme précis sur 24 heures, avec un pic le matin et une baisse progressive au fil de la journée. Quand le système nerveux n’a jamais vraiment eu l’occasion de redescendre pendant la journée, ce rythme peut se dérégler, et le cortisol remonter plus tôt que prévu dans la nuit.

En clair, tu paies souvent la nuit le prix d’une journée presque entièrement passée avec un système nerveux sympathique activé.

Ce que cette journée dans ta peau nous apprend vraiment

Comprendre le fonctionnement du système nerveux, c’est pas un truc abstrait façon cours de SVT.

C’est surtout comprendre les liens entre les événements et ce qui se passe dans le corps.

Dans l’exemple choisi, sur les dix-sept heures qui séparent le réveil du coucher, le système sympathique a été sollicité presque en continu.

Les vraies fenêtres de mode parasympathique, elles, se comptent sur les doigts d’une main: quelques minutes à la machine à café, une demi heure de marche à midi…

Le reste du temps, ton corps avance en mode « action », sans vraiment redescendre.

Tout ça, ce n’est pas une question de volonté, ni de mauvaise organisation. C’est un système nerveux qui fonctionne exactement comme il est censé fonctionner, mais sans les pauses nécessaires pour alterner entre activation et récupération.

On peut créer des occasions supplémentaires pour activer le système nerveux parasympathique. C’est comme tout: ça s’apprend.

Si tu t’es retrouvé.e dans cette journée, dans les réactions, les pensées de ce parent fictif, la sophrologie peut être un bon point de départ pour repérer tes propres fenêtres de récupération, même courtes, et apprendre à vraiment les utiliser.

Pour aller plus loin…


Je suis Camille, sophrologue et praticienne en hypnose

Je défends l’idée que le système nerveux s’apaise par l’apprentissage et la pratique contre l’idée que la résilience est réservée à quelques individus plus chanceux que les autres.

C’est une compétence qui s’apprend, se renforce et s’entretient.

Je pratique une sophrologie et une hypnose plus engagées, qui cherchent à faire le lien avec les sciences de la perception, la psychologie cognitive et les neurosciences.